Petite géographie du lien
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Au croisement des saisons
Poétique de la carte postale
Poste restante : le temps de l’encre
POSTE RESTANTE (1)
« Entre les mains »
DATE : « Aujourd’hui »
« Et l’oiseau efface de son aile le tableau du ciel,
reprend à zéro l’écriture de son vol »
POSTE RESTANTE (1) : « ENTRE LES MAINS »
❝ Donner des nouvelles ❞ : ce serait ça, ton intention, quand tu envoies une carte postale.
Pourtant, donner signe de vie n’a pas vraiment fonction d’informer… Non plus l’intention de produire du neuf. Plutôt du vif.
Faire signe, c’est émettre un signal.
A l’instant même où tu lances tes mots de papier comme un salut de la main, tu constitues le sens d’un lointain.
Depuis ce lointain où tu te places, où ton geste te situe, tu appelles : un proche qui en est le havre, l’ancre, le port d’attache.
Ce message que dessine ta main en inscrivant des mots au revers d’une image, jolie, banale, extraordinaire, il invoque ton destinataire. Alors, pour lui, le Au Loin se met à exister par la grâce de quelques signes – un nom, un lieu, un instant.
Dans sa parfaite simplicité la carte postale inscrit un mouvement de distance, processus d’étrange¬ment – et produit simultanément son contraire et antidote : la perpétuation du familier, du foyer dont le destinataire est le gardien.
La carte recrée un lieu où revenir ; ton geste dit, en même temps, l’éloignement et la promesse de retour.
Alors, tu vois, ta carte postale censée donner des nouvelles remplit une fonction bien plus profonde et essentielle…
Message :
« J’écris depuis la maison, j’écris depuis le matin »
MESSAGE
« J’écris depuis la maison, j’écris depuis le matin »
Figure-toi
Qu’au moment de t’écrire, je repense à la touffe de cyclamens presque totalement enfouie dans le voile blanc d’un mystérieux champignon, aperçue l’autre matin dans l’allée couverte de feuilles, lorsque je la dépassai pour libérer le chien. Elle est toujours là sans doute, petite mariée tapie.
Devant ma fenêtre pend la branche nue du merisier, avec une seule, unique feuille jaune médaille. L’hiver lui laisse une dent à la gencive, comme une vieille femme en chemise.
Il fait encore doux. Par secousses, des nuées d’anges descendent en spirale sur la pelouse, neigent d’ocre et de bronze, surprise magique.
J’ai ce plaisir particulier du plaid, de la couette, de la bouillotte et du corps chaud de l’animal qui se redéploie sous le tissu, plaisir atteignant sa perfection dans ces moments où la lumière retombe avec des jaillissements sporadiques, où le soir rentre dans le jour, où la terre s’emmitoufle avant la morsure des glaces.
Et puis, il me suffit de lever la tête, et sur la vitre de la fenêtre de toit, les arbres ont déposé leur régal : chêne, charme, merisiers, et les pastilles des galles – innombrables cette année, un doux festin de feuilles sur la table du ciel..
POSTE RESTANTE (2)
« Terrae incognitae «
POSTE RESTANTE (2) – “ TERRAE INCOGNITAE ”
« Terrae incognitae«
Sa mission, comme je t’ai dit, c’est faire signe depuis un lointain à un proche qui nous ancre.
C’est un déplacement interne, un mouvement nostalgique. Ta carte dit en fait « je suis là, loin de la maison ». A long way from home, comme Lucky Luke, vers le soleil couchant.
Même si souvent, ta carte tente de donner le change : Qu’est-ce qu’on s’amuse ! C’est magnifique !
C’est une nostalgie disons, joyeuse, réconfortante. Déjà, parce que ton geste d’envoi apaise l’anxiété de l’étendue : dans ce périmètre limité, ce tout petit enclos de la carte, tu la ramènes à des faits simples, rassurants ; tu donnes des repères vérifiables et certifiés.
Du solide !
Et puis un étonnement : « je suis ici ! »
Ce lieu où tu te trouves, ton être au fond inconcevable, sans fin, sans fond, abysse et horizon, tu l’apprivoises avec des signes : la photo, l’adresse, le nom de l’ami ; la date, ta signature. Et le timbre, cette obole de la traversée, qui constitue une famille commune à tous les mots délivrés de par le monde!
Ces indications dérisoires et émouvantes, elles se dressent comme une conjuration du vide. L’encre de l’affranchissement elle-même, trouée, effritée, nous désigne le personnel d’acheminement, les invisibles messagers. Son ondulation fait barrage au néant, aux monstres marins des Terrae Incognitae.
Adresse :
« J’habite, j’abrite »
ADRESSE
« J’habite, j’abrite »
J’habite dans le ciel en forme de losange
J’habite dans les yeux clos de mon chien, sa confiance bouleversante comme celle d’un bébé
J’habite dans le tronc et dans la mousse, dans l’herbe et dans la feuille
J’habite dans la conversation du vent soudain
qui bruit
J’habite dans le pli du rideau et la flaque de la lampe
J’habite dans la fourchette, dans le couteau
J’habite dans le clac sourd de la porte
J’abrite l’air chaud venu du dehors, puis relâché
J’abrite des organes comme des oisillons
J’abrite la cage de mes poumons serrée comme une main
J’abrite une forêt
J’abrite une fourmilière innombrable de souvenirs muets
J’abrite un kaléidoscope, j’abrite un nuancier de lumières
J’abrite des non-dits dans un œuf très solide
J’abrite des caresses connues et inconnues
J’abrite une hache et un couteau qu’il ne faut pas dégainer
J’abrite la gangue d’un fourreau
J’abrite des lettres qui font des mots qui font des phrases qui disent
J’abrite la source d’un grand fleuve de larmes, et son estuaire
J’abrite le jour de gloire, les barricades,
J’abrite des bagnoles qui flambent et des fumées
POSTE RESTANTE (3)
« La ponctuation du monde «
POSTE RESTANTE (3) – « LA PONCTUATION DU MONDE »
« La ponctuation du monde »
C’est sûr, quelque chose se perd avec le téléphone portable (sorte de carte postale ambulante de luxe capable d’émettre en continu photos, vidéos et messages, et témoignant d’une présence adressée irrésistible).
Parce que la notification agit au fond comme une sommation : l’addiction à la continuité du flux te convoque à consulter l’appareil, y compris en présence de ceux avec lesquels tu es déjà en relation – à portée de voix, à portée de regard.
L’injonction à la connexion instantanée oblitère le noyau de l’expérience épistolaire – et particulièrement avec la carte postale qui en forme les nervures nues : sa discrétion, sa ponctuation du temps.
Acheter le timbre, choisir la carte, se poser à une table, regarder par la fenêtre ou la terrasse en cherchant l’inspiration, écrire à la main… Saisissement, dessaisissements.
A travers ces alternances, « prendre le temps » devient littéral, opération tactile agissant sur une matière dense, tangible.
A l’inverse, sans couture ni silence, le temps continu devient impalpable, évanescent… Il participe au ressenti de sa propre pénurie en occupant tout, en bouchant les vides.
Le geste épistolaire scande. Avec lui, une détente, une respiration répondent à la pulsion d’atteindre. Tracer un chemin de retour vers le familier, prendre son élan par-delà les distances.
Signature :
« Je suis la place ouverte »
SIGNATURE
« Je suis la place ouverte »
Je suis la place ouverte où les cris résonnent et s’entremêlent.
Je suis la voix qui ose dire le profond, le tranchant, la brûlure de la blessure et sa forme exacte.
Je suis la caverne des fournaises, sous le ciel grand ouvert.
Et parfois la vie si féconde dans l’œil minuscule du moineau.
Et parfois, l’infinie consolation.
POSTE RESTANTE (4)
« Retrouvailles «
POSTE RESTANTE (4) – RETROUVAILLES
« Retrouvailles »
Dans le temps discontinu, c’est soi-même qu’on retrouve. Pour faire signe, il faut un point d’origine.
Il y a un retour à soi par tout ce qui se scelle : l’enveloppe refermée, le timbre collé, la coupure incarnée par le lâcher-prise dans la boîte. L’attente incompressible avant la réception, l’angoisse de l’égarement ou du délai.
À ces lenteurs fécondes le téléphone substitue l’avidité d’un signe de réception, l’immédiateté du désir de réponse propre aux communications instantanées.
Un temps indiscret, intempestif remplace le temps discret – perdu, puis retrouvé.
A notre époque d’hyperconnexion, la carte postale subsiste justement parce qu’elle a le pouvoir de rompre le flux tendu.
La carte rappelle les courbes et les détours, les égarements de ce qui s’écoule, la fragilité de la bouteille mise à la mer, son verre irisé portant dans son ventre la feuille enroulée, livrée au ressac.
Elle matérialise la pulsation de ce qui se déverse.
Le retrait et les retrouvailles.
Code postal
CODE POSTAL

« Et l’oiseau efface de son aile le tableau du ciel,
reprend à zéro l’écriture de son vol »








